Crise sanitaire et finances publiques (3/3) : La crise sanitaire et économique fait bondir le chômage et plombe la dette

La crise sanitaire et économique fait bondir le chômage et plombe la dette (par Bertrand Bissuel et Raphaëlle Besse Desmoulières, 27 mai 2020 et 29 mai 2020)

Les effets du Covid-19 sur l’économie française se révèlent, chaque jour, plus ravageurs. En avril, le nombre de demandeurs d’emploi sans aucune activité (catégorie A) s’est accru dans des proportions sidérantes : + 843 000 par rapport à mars, sur l’ensemble du territoire (outre-mer compris, sauf Mayotte), d’après les données diffusées, jeudi 28 mai, par Pôle emploi et par la Dares – la direction des études du ministère du travail. Il s’agit, depuis la mise en place, en 1996, de ces séries statistiques, d’une hausse sans équivalent : elle s’avère bien plus forte (+ 22,6 %) que celle relevée en mars – pourtant qualifiée d’historique à l’époque (+ 7,1 %). Sur trois mois, les personnes, privées de travail et à la recherche d’un poste, ont vu leur nombre s’envoler de 1,065 million (+ 30,3 % depuis fin janvier) : elles sont désormais un peu plus de 4,575 millions dans cette situation – un niveau, là encore, inédit, puisque la barre des 4 millions n’avait jamais été franchie jusqu’à présent.

Pour impressionnante qu’elle soit, la déferlante qui vient de s’abattre était « prévisible », selon le ministère du travail, avril étant « le premier mois intégralement marqué par le confinement ». Le phénomène doit être mis en relation avec les « pertes d’activité » enregistrées à partir de la mi-mars : « Leur ampleur est inégalée depuis la création, à la fin des années 1940, des comptes nationaux de l’Insee », souligne Bruno Ducoudré, de l’Observatoire français des conjonctures économiques.


Infographie Le Monde

Au deuxième trimestre, le PIB pourrait diminuer de 20 %, après un recul de 5,3 % entre début janvier et fin mars. Des chiffres « vertigineux, mais à la hauteur, si l’on peut dire, de ce qui s’est passé (…) dans le monde », comme l’indiquait l’Insee, dans sa note de conjoncture diffusée mercredi 27. « Nous ne sommes, malheureusement, plus trop surpris par la série de – mauvais – records battus dans les statistiques du marché du travail », notamment au sein des pays occidentaux, confie Andrea Garnero, de l’Organisation de coopération et de développement économiques. Aux Etats-Unis, rappelle-t-il, le nombre de demandeurs d’emploi a flambé, à la fin mars, en accomplissant un bond « de 3 millions, sur une semaine, puis de 6 millions, la semaine suivante ».

Missions d’intérim et CDD non renouvelés

En France, toutes les générations sont frappées par la récession en cours, mais ce sont les jeunes (de moins de 25 ans) qui paient le plus lourd tribut : + 29,4 %. Pour les autres tranches d’âge, l’impact est moindre, tout en demeurant spectaculaire : + 24 % pour les 25-49 ans et + 16,1 % chez ceux ayant au moins 50 ans. La tendance est portée par les personnes « qui recherchent un métier » dans de multiples secteurs, selon la Dares : commerce, services à la personne, hôtellerie et tourisme, transports et logistique, construction, travaux publics, industrie du spectacle…

La progression des effectifs en catégorie A « est alimentée », pour les trois quarts, par des personnes qui travaillaient auparavant, tout en se déclarant à la recherche d’un poste : déjà inscrites à Pôle emploi, dans les catégories B et C, beaucoup étaient en mission d’intérim ou titulaires d’un contrat à durée déterminée (CDD) qui n’a pas été renouvelé. Elles sont, du même coup, venues grossir les rangs de ceux sans aucune activité. Au total, le nombre d’individus dans les catégories A, B et C augmente de 209 000 en avril et passe au-dessus des 6 millions – un seuil lui aussi jamais atteint jusqu’à présent.

Cette dégradation se produit alors même que les « entrées » à Pôle emploi ont baissé en avril (– 19,1 %). Mais, dans le même temps, ceux qui figuraient déjà dans les fichiers de l’opérateur public sont de moins en moins nombreux à le quitter, en particulier parce que les opportunités d’embauche et les stages de formation se sont évaporés. Résultat : les « sorties » du dispositif s’écroulent (– 35 %).

Contraction des recrutements

A ce stade, le problème tient plus à une contraction des recrutements qu’à une multiplication des licenciements économiques. Le recours massif au chômage partiel a, en effet, permis de limiter les dégâts : en avril, quelque 8,6 millions de personnes en ont bénéficié, soit un peu plus de 40 % des salariés du privé. Sans ce dispositif, les ruptures de contrat de travail auraient été beaucoup plus massives. « Mais, dès qu’il sera moins généreux ou, en partie, retiré, il y aura moins d’incitations, pour les entreprises, à retenir tous leurs travailleurs, prévient M. Garnero. Nous n’avons donc pas encore vu toute l’ampleur de l’impact de la crise. »

En outre, bon nombre de sociétés, déjà fragiles avant les turbulences provoquées par le Covid-19, ne vont pas se remettre des pertes d’exploitation qu’elles ont subies avec le confinement.

Les plans sociaux sont susceptibles de se succéder « dans les semaines ou les mois à venir, même s’il est encore malaisé de cerner l’amplitude de ces restructurations », affirme M. Ducoudré. Et les difficultés pourraient empirer, au deuxième semestre, avec l’entrée dans la vie active de plusieurs centaines de milliers de jeunes, au moment où le marché du travail se bloque.

« Le redémarrage sera progressif »

La fin du quinquennat d’Emmanuel Macron risque fort d’être plombée par la montée du chômage de masse – ou, à tout le moins, par son maintien à des niveaux élevés. Un scénario qui, s’il se confirmait, serait cruel pour le président de la République, puisque son ambition était de ramener la proportion de demandeurs d’emploi à 7 % de la population active en 2022 (contre 8,1 % au dernier trimestre 2019).

« Le potentiel pour rebondir existe, mais il ne permettra pas un retour à la normale aussi vigoureux que le déclenchement de la crise, pronostique M. Ducoudré. Le redémarrage sera progressif. » Et très largement tributaire de la situation sanitaire : car, si l’on assistait à une deuxième vague d’épidémie, l’économie serait, de nouveau, mise sous cloche.

Le gouvernement, lui, fourbit ses armes. Il présentera, très prochainement, un plan de relance de l’apprentissage, qui devrait se traduire – entre autres – par une majoration de la prime accordée aux employeurs recrutant des jeunes inscrits dans cette filière. Par ailleurs, le dispositif du chômage partiel va évoluer pour être installé dans la « longue durée », précise la ministre du travail, Muriel Pénicaud, dans un entretien au Figaro de vendredi : en échange de la préservation de l’emploi, le temps de travail et la rémunération des salariés seraient adaptés « pendant un certain temps, avec un soutien financier de l’Etat ». Toute la question, désormais, est de savoir si ces réponses seront à la hauteur des enjeux.

 

Chômage : la crise plombe la dette

Les comptes de l’assurance-chômage continuent de se dégrader à vue d’œil. A l’heure actuelle, la dette du régime est estimée à un peu plus de 47 milliards d’euros, soit 10 milliards de plus qu’à la fin décembre 2019. Ces chiffres ont été présentés, mardi 26 mai, lors d’une réunion du bureau de l’Unédic, l’association paritaire qui pilote le système d’indemnisation des demandeurs d’emploi. Ils confirment la violence du choc infligé par la crise liée à l’épidémie de Covid-19.

Le problème tient, en grande partie, aux dépenses qui s’emballent, principalement à cause du recours massif à l’activité partielle (ou chômage partiel) : l’Unédic participe à son financement à hauteur d’un tiers, le solde étant pris en charge par l’Etat. Or, le coût d’une telle mesure est élevé puisqu’elle a été utilisée en avril pour environ 8,6 millions de personnes, soit un peu plus de 40 % des salariés du privé.

L’évolution de la dette correspond aux précédentes projections qui avaient été faites, à la fin avril, affirme Michel Beaugas, administrateur représentant Force ouvrière. « L’activité partielle pèse effectivement sur les finances du régime, admet-il, mais si ce dispositif n’avait pas été mis en place, il y aurait des milliers de demandeurs d’emploi supplémentaires : est-ce que ça ne coûterait pas plus cher ? » D’après Jean-François Foucard (CFE-CGC), l’endettement de l’assurance-chômage pourrait osciller entre 55 et 57 milliards d’ici à la fin de l’été. L’une des questions qui se pose, ajoute-t-il, est de savoir s’il ne conviendrait pas d’« isoler » le passif causé par l’épidémie, et de le transférer à la Caisse d’amortissement de la dette sociale (Cades), afin de « le résorber sur un temps plus long ».

Aucune ressource prévue

« Il faut une conférence sur le financement de l’assurance-chômage », estime Denis Gravouil (CGT) car le trou de l’Unédic se creuse, « essentiellement du fait de l’activité partielle ». Or, aucune ressource spécifique n’est, à l’heure actuelle, prévue pour ce dispositif : celui-ci est « légitime » pour limiter la progression du nombre de demandeurs d’emploi, complète M. Gravouil, mais des solutions budgétaires doivent être trouvées. « Sinon, pronostique-t-il, nous aurons de nouveau droit à un magnifique chantage à l’endettement, dans quelque temps, des menaces sur les droits des chômeurs et sur l’existence de l’Unédic. »

Le niveau atteint par la dette pose « des questions politiques majeures quant à son portage », déclare Patricia Ferrand, la vice-présidente (CFDT) de l’Unédic : « Il ne doit en aucun cas être utilisé comme un argument pour justifier une baisse des droits des centaines de milliers de demandeurs d’emploi supplémentaires qui commencent à s’inscrire à Pôle emploi. » A ses yeux, des « discussions avec le gouvernement doivent s’ouvrir rapidement », afin de traiter ces problématiques.

Pour le moment, le ministère du travail est focalisé sur son idée de « dispositif alternatif » à l’activité partielle, dont les contours doivent être précisés prochainement. La mesure fait l’objet d’un amendement que le gouvernement a défendu, mardi, lors des débats au Sénat sur le projet de loi urgence sanitaire. La disposition en question a été rejetée par cette chambre où la droite et le centre-droit sont majoritaires. « Nous n’y sommes pas opposés pour des raisons de principe mais de méthode », explique René-Paul Savary (LR, Marne) : l’élu met en avant le fait que l’exécutif n’a pas apporté suffisamment de « clarifications » sur un mécanisme qui a vocation à s’inscrire dans la durée.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s